• Nouvelle d'introduction de Danü Danquigny (vainqueur de l'édition précédente)

    Nouvelle d'introduction de Danü Danquigny (vainqueur de l'édition précédente)

    Ian Manook - Copyright Mélie

    Pour la 3ème saison, Anonym'us revient avec 27 auteurs et de très nombreux blogueurs. Ian Manook, parrain depuis le début, a tenu à écrire un petit mot pour marquer le lancement du Trophée.

    Ecrire une nouvelle, ce n’est pas faire court, mais c’est faire dense. La densité, l’épaisseur, la matière, c’est la marque de cet exercice. Un exercice d’autant plus difficile que cette densité fait cruellement défaut aujourd’hui. Tout, autour de nous, se complaît dans l’apparence et la superficialité et certains pensent, à tort, que l’art de la nouvelle relève de la même technique de pirouette. C’est faux. Comme est fausse l’idée qu’une nouvelle ne serait qu’un roman avorté.

    Une nouvelle, au contraire, c’est la cristallisation d’un roman. Une autre façon de l’écrire. Comme une graine qui contient déjà tout ce que peut devenir une fleur ou un arbre. Celui qui méprise la graine au motif que l’arbre est plus grand n’a rien compris. C’est pourquoi j’ai le plus grand respect pour les nouvellistes. Ils sont les purs jardiniers de nos jardins, de nos vergers et de nos champs littéraires. Ils n’ont de comparables que les poètes, trop souvent moqués ou maudits, qui labourent et ensemencent comme eux nos écritures et notre langue.

    Pas étonnant que ce soit, en plus d’un vrai romancier, un authentique poète, Eric Maravelias, qui soit à l'origine de ce trophée. Je tiens à lui redire ici toute mon admiration ainsi qu’à tous les participants. Bravo à vous.

     

    Ian Manook

     

    Le Trophée débute avec la traditionnelle nouvelle du vainqueur de la saison précédente et c'est donc Danü Danquigny qui s'y colle, avec une nouvelle qui, en plus d'être très bien écrite, reprend le titre de toutes les nouvelles participantes de la saison passée (mots en italique). 

     

    Mauvaise pioche

     

          Je suis en train de me faire casser la gueule. Encore. C’est pas la première fois que ça m’arrive,

    mais ça remonte suffisamment pour que je mette deux ou trois secondes de trop à réagir. Et quand

    on se fait cogner dessus, deux ou trois secondes, c’est juste beaucoup trop. Vautré sur le trottoir, le

    nez pile au-dessus de la grille crade du caniveau, baigné par la lumière pisseuse d’un réverbère,

    j’encaisse un concerto de coups de pompes dans le bide en me demandant ce qui me vaut une raclée

    pareille. Ça fait quand même un bon moment que j’ai pas squatté le lit d’un autre ou cherché des

    noises à qui que ce soit. C’est le genre de choses qui arrive quand on arrête de picoler. Et j’ai pas

    touché une bouteille depuis des lustres. Alors forcément, quand les trois types me sont tombés

    dessus, j’ai rien vu venir. Et j’ai beau chercher, leur tête me dit rien. Le grand ressemble à un Sean

    Connery savoyard. Il me tient les bras en arrière avec une clef compliquée et douloureuse. Le petit

    nerveux coiffé n’importe comment en profite pour m’envoyer sa Gazelle en pleine poire, sous le

    regard goguenard du troisième acolyte, celui qui m’a envoyé un méchant chassé dans les genoux. Je

    tombe dans les vapes en me disant que Blondin, c’est vraiment le plus grand dégueulasse que la

    terre ait jamais porté.

          Je sens qu’on m’attrape les épaules et les jambes, mais je suis trop occupé à regarder les petites

    lumières qui papillonnent devant mes yeux pour me débattre. Histoire de s’en assurer, l’un des gars

    me colle un coup vicieux dans le foie. Ça fait râler les deux autres, qui manquent de trébucher.

    Quand j’entends s’ouvrir le hayon, je proteste vivement, j’essaie de leur faire comprendre que j’ai

    d’autres projets pour ce soir, que c’est important. Ça rend à peu près ça :

         – Hmmf… eng… grrngl… ulés...

         Ils n’en tiennent aucun compte et me jettent dans le fond du coffre avant de refermer.

    *

         Je m’appelle Desmund Sasse et hier j’ai braqué un tocard qui fourgue du bourrin dans les

    quartiers nord. Maintenant, la gueule dans un bidon d’huile, un cric sous le cul et les godasses

    emmêlées dans un jeu de câbles de batterie, je commence à me dire que c’était une idée à la con. Et

    pourtant, je ne vois pas où j’ai merdé. C’est pas mon habitude. Les braquages, je veux dire. Les

    merdages et les idées à la con, j’en ai mon lot. On pourrait en faire un musée, même. Mais en temps

    normal, je braque pas de dealers. Ni personne d’ailleurs. J’essaie de vivre ma vie dans mon coin

    sans emmerder qui que ce soit. J’ai eu mes errements de jeunesse, le genre de truc que je ne

    raconterai jamais à mes mômes, si j’en avais. Mais tout ça se trouve à présent derrière moi, et ça fait

    un bail que je me tiens à carreau.

         Ce coup, j’y suis monté pour aider un copain. Un besoin urgent de liquidités, le genre où les

    retards de paiements impliquent des rotules pétées la première semaine et un aller simple pour une

    partie de camping sauvage en forêt de Rambouillet la seconde. Quand mon pote est venu me voir en

    chialant, je l’ai d’abord envoyé paître, en le traitant de tous les noms. Je revois encore sa face

    d’emplumé quand il a toqué à ma porte, les yeux rouges, le nez piqué vers le plancher et les épaules

    en berne.

         – Faut que tu m’aides, Des !

         – Il faut rien du tout ! Quand tu t’es mis en bisbille avec Ric le Grec, tu pensais à quoi ? Bordel,

    tu devrais savoir qu’on rigole pas avec lui ! Même les guignols qui refilent des barrettes de shit

    coupé au pneu rue de la soif savent ça.

         – Mais Des, c’est pas de ma faute... je me suis fait mener en bateau.

         – Et maintenant c’est terminal croisière. Intente un procès à ta mère. Si elle t’a fait suffisamment

    con pour fricoter avec une crevure de cet acabit, elle le mérite. J’ai même entendu dire qu’il s’était

    maqué avec les arméniens.

         – Tu peux pas me laisser dans une merde pareille, Des. Je vais finir au fond de l’eau.

         – Mais tu m’emmerdes avec ton histoire d’eau. Disparais ! Change de pays, prends la robe, faistoi

    oublier. Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, hein ?

         – Allez, Des, tu connais la musique mieux que moi.

         – Je ne fais plus ça.

         – C’est dommage, t’étais bon. Le grain de sable que personne n’attendait.

         – Ta gueule. Tu te souviens comment ça se termine à chaque fois ?

         – Des…

         – Mal. Des blessés, des morts. Moi avec des trous dans la peau, à me cogner de la chirurgie

    clandestine dans une cave de banlieue.

         – Et des gens bien qui trinquent à ta place.

         – Arrête…

         – Corynthe, Des, Corynthe. Ma sœur ! Elle est allée au trou pour toi !

         Corynthe. Le salaud. La charogne. L’immonde raclure de fond de chiotte. Il avait dégainé sa

    sœur pour me forcer la main. Pour me rappeler la dette que j’ai envers elle, et par ricochet envers

    lui. Le cuistre. Nous sommes tous les hommes d’une seule femme, pas vrai ? Ben la mienne, c’est

    Corynthe. Il y a quelques années, j’ai balancé son mac du dix-septième étage. Corynthe a fait deux

    ans pour homicide involontaire, pour m’éviter d’en prendre quinze pour meurtre. Depuis, on ne se

    voit plus. Trop dur, trop lourd. On s’en est sortis, mais d’une certaine manière, on a pris perpète.

    Alors l’autre, là, quand il me parle d’elle, il ne me laisse pas le choix.

         – Combien ?

         – Pas tant que ça en plus…

         – Combien ?

         Quand il me l’a dit, ça m’a donné envie de lui coller des coups de pinceau dans le derche jusqu’à

    lui faire ressortir l’intestin grêle par le nez. Je me suis contenté de soupirer, longuement. Je ne

    pouvais pas claquer mon plan d’épargne, qui se résumait aux cinquante balles qui traînaient sur

    l’étagère et à la petite monnaie au fond de mes poches.

         – Il faut que je passe au distributeur.

         Le distributeur s’appelait Didier, un connard multirécidiviste qui passe son temps à se faire

    dépouiller, mais qui continue par je ne sais quelle magie à brasser came et pognon. Une fois de plus,

    une fois de moins, je me suis dit que ça ne ferait pas de différence. C’était probablement pas le

    meilleur plan du monde, mais c’est le seul que j’avais sous le coude dans l’immédiat.

         J’ai attendu gentiment qu’il sorte de chez lui. Ces mecs-là sortent jamais très longtemps, mais il

    faut bien qu’ils aillent acheter des clopes, des bières et des chips. La porte, j’ai pas finassé, pas le

    temps. Avec un pied de biche et un bon point d’appui, on soulèverait le monde. J’ai retourné son

    appart. Le gars n’a pas inventé le fil à couper l’eau chaude. Première prise dans le congélateur, deux

    gros sacs de came. Brown et pilules. Le pognon, lui, attendait tranquillement qu’on le trouve dans le

    faux plafond de la salle de bain. Montre en main, ça m’a pris sept minutes vingt. Et une bonne suée.

    Je suis ressorti aussi vite. Le couloir était vide. Bien sûr, il pouvait y avoir un indiscret planté

    derrière son judas. Il pourrait toujours témoigner que Groucho Marx portait un chapeau de cow-boy.

         J’ai filé le pognon à l’autre tâche et je lui ai dit que je ne voulais plus jamais le revoir. Il m’a

    remercié douze fois, m’a appelé son frère et a même essayé de gratter un peu plus que ce qu’il

    devait… Il pouvait toujours s’accrocher. Le gras, je me le suis gardé. Rien de folichon, mais mon

    ordinaire s’en verrait amélioré pendant un bout de temps. Pour la came, je suis allé la planquer dans

    la cave d’un voisin. J’aurai bien le temps d’y penser plus tard. Un coup facile. Pas de blessé, pas de

    témoin, et ce qu’il y a de bien quand on tape un dealer, c’est qu’il va pas aller aux flics. Pas de

    victime, pas de crime, pas de coupable. Pas d’emmerdes.

    *

         La caisse fait un bond, et moi avec. Ma tête heurte la plage arrière avant d’aller s’écraser contre

    une bombe anti-crevaison. J’ai du sang dans la bouche et au moins deux côtes enfoncées. Vu ce que

    je me suis pris, je m’en tire pas trop mal. Devant, deux des trois types qui m’ont dérouillé sont en

    train de discuter. Le troisième ronfle comme un goret.

         – C’est où exactement ?

         – Au 383 dans ces rues-là.

         – Sérieusement ? T’as le numéro, mais pas la rue ?

         – J’y peux rien, j’ai la mémoire des chiffres.

         – Ben tu compteras les litres d’essence que je vais cramer à tourner en rond avec tes conneries.

         – Tu te paies ma tête ? On a chauffé la caisse y a pas deux heures. Tu comptes la garder ?

         – Laisse tomber, je suis un peu à cran.

         – Ah… mais ouais, c’est vrai. La bague au doigt et tout le bazar. C’est laquelle Malou, déjà, la

    petite avec les gros…

         – Fais gaffe, tu parles de ma femme.

         – Demain. Ce soir, c’est encore qu’un tapin.

         –…

         – Allez, je te chambre. Tu veux un bisou ? T’as prévu quoi ? Du grandiose, j’imagine. Fais gaffe

    si tu prends russe. Au mariage de Tony, le caviar m’a tuer.

         – T’as arrêté l’école en primaire ?

         – Ben ouais, j’avais seize ans en CM2, pourquoi ?

         – Même quand tu parles tu fais des fautes d’orthographe.

         – Ça m’empêche pas d’être un poète de la mandale. Attends un peu que le patron me donne le

    feu vert, et l’autre dans le coffre va goûter ma prose.

         – Qu’est-ce qu’il lui veut, au fait ?

         – Je suis pas sûr. Je crois qu’il lui doit du blé.

    Et merde.

         – Dis moi un truc.

         – Ouais ?

         – Le patron, il est vraiment grec ?

         – Tu viens vraiment de poser la question ?

         – Ben oui, pourquoi ?

         – Tu crois qu’on l’appelle Ric le Grec parce qu’il bouffe des kebabs ?

         – Ben…

         J’écouterai bien plus longtemps l’érudit bavardage de mes kidnappeurs, mais j’en sais assez pour

    le moment. Des gars de Ric le Grec. Je commence à comprendre ce qui a foiré, et c’est moi qui suis

    dans le coffre à la place de l’autre emplumé. Un coup tranquille, pour rendre service. Pas

    d’emmerdes. Tu parles.

         Je commence à me remuer. Il faut que je sorte de mon cocon de ferraille. Je pourrais forcer la

    banquette arrière, mais ça ne m’avancerait pas beaucoup. Les trois cocos dehors me sauteraient sur

    le râble avant que j’ai pu me déplier, et tout ce que je gagnerai, c’est une nouvelle branlée. Des

    doigts, je parcours l’intérieur du haillon. Certaines bagnoles sont équipées d’un levier de sécurité

    dans le coffre. Pas celle-là. Écrasant un soupir, je me blottis dans le fond et soulève le tapis de sol.

    À tâtons, je finis par trouver le câble gainé de caoutchouc qui commande l’ouverture du coffre

    depuis la place conducteur. Je le saisis fermement, de mes deux mains, et je tire, de toutes mes

    forces, jusqu’à ce que le clic libérateur résonne comme le chant des sirènes à mes oreilles. En

    général, un gars qui trimballe un type dans son coffre respecte scrupuleusement le code de la route.

    Ça serait vraiment trop con de finir aux assiettes pour avoir grillé un feu. Alors j’entrouvre

    doooooooouuuuuuuucement le hayon, et dès qu’il s’arrête, je me glisse à l’extérieur, me redresse et

    me faufile entre les voitures garées sur le côté. Aussi simplement que ça.

         Je boitille pendant un petit moment, aussi longtemps que me le permettent mes poumons de

    fumeur de Camel. Quand je suis sûr qu’ils ne me poursuivent pas, je finis par m’asseoir entre deux

    poubelles. Je devrais être soulagé de m’en être tiré à si bon compte. Après tout, c’est pas tous les

    jours qu’on se fait saucissonner et qu’on réussit à filer entre les doigts de ses ravisseurs. Sauf que

    les problèmes ne font que commencer. Le Grec est pas arrivé là où il est en laissant tomber dès

    qu’un gus joue les anguilles. Il enverra d’autres types, plus méchant, plus nombreux. Je pourrais

    quitter la ville, me défiler. Ça ne me poserait aucun problème d’ego. L’honneur, toutes ces conneries

    là, chez les voyous, c’est juste bon au cinoche. Dans l’ensemble, les criminels sont plutôt lâches pas

    très futés. Mais je ne suis pas un criminel. Enfin pas vraiment. Et surtout, cette ville, c’est chez moi.

    J’en suis déjà parti une fois, et j’ai pas aimé.

         Il ne me faut pas longtemps pour trouver ce que je cherche. Petit, crasseux, peuplé d’une poignée

    d’ivrognes en bout de course, le bistrot en vaut un autre, pour ce que je vais en faire. C’est un peu

    dommage de balancer dix ans d’abstinence dans un boui-boui pareil, mais faute de grives, on

    mangera de la merde. Et acculé comme je le suis, faut que je fasse sortir le diable de sa bouteille.

    *

         Le gosier en feu, une méchante pointe dans le bide, un voile chaud devant les yeux, je trouve vite

    le 383. C’est une petite ville, et il n’y a pas tant de rues qui aillent jusque là. En plus, la bicoque, je

    la connais. Une ancienne pension chic, le Mirage Hôtel, devenue haut lieu de la vie nocturne dans

    les années quatre-vingt-dix. Elle a été fermée et vendue aux enchères après que le patron, un ancien

    forgeron, ait un joué le coup du serre-moi fort à une demi-douzaine de gamines même pas en âge de

    porter des soutiens-gorges. Le clope au bec, je fais le tour de la baraque. C’est joli, c’est cossu, et

    par devant, c’est impossible d’entrer sans qu’on vous voie. Je crapahute le long du muret, me griffe

    le visage et les mains dans la haie, et me retrouve dans le jardin. Mes trois bonshommes sont là,

    dans la cuisine. Adossé au chambranle, comme si c’était sa place, Blondin fait moins le malin,

    maintenant. Les deux autres sont assis à table et grignotent des tomates. Des noires de Crimée. Faut

    reconnaître qu’elles ont du goût. Ils ont tous l’air consterné de types qui viennent de se faire

    méchamment avoiner par le père fouettard. Je n’ai vu personne d’autre au rez-de-chaussée. Ils sont

    tous les trois armés. J’ai mes pognes, une bonne réserve de rage, et le trouillomètre maintenu à

    niveau par les six chartreuses que je me suis envoyées.

         J’attaque sans sommation. L’alcool, il y a des gens, ça les rend euphoriques, idiots ou bavards.

    Moi aussi loin que je me souvienne, j’en suis toujours sorti froid, méthodique et vicelard. Tout ce

    qu’il me faut pour ce soir. Dans le même mouvement, j’attrape l’arme de blondin et lui envoie ma

    godasse à l’arrière du genou. Il se retourne juste à temps pour prendre un coup de boule et part

    valser au milieu de la pièce. Sean Connery se lève déjà. Je lui tire dans la jambe, histoire qu’il

    comprenne que je rigole pas. L’hirsute hésite un instant. Je le mets au parfum :

         – Toi, la gazelle, tu bouges d’un centimètre et je te plombe. Hoche la tête si tu comprends.

         Il s’exécute.

         – Bien. Récupère le calibre de ton pote, là. Et tu me le files. Avec le tien, aussi. C’est bien. Il est

    là le Grec ?

         Sans rien dire, il lève l’index.

         – Des gros bras avec lui ? Non, que vous trois ? Ben il est bien entouré votre patron. Allez tourne

    toi.

         Je le crosse, net, et j’en remets un petit coup aux deux autres, pour assurer mes arrières. Avec

    tout ce boucan, le Grec doit m’attendre bien campé dans son bureau, un pompe braqué sur la porte.

    Je monte les escaliers sans étouffer mes pas, et m’arrête à quelques centimètres de la première porte

    qui se présente. De mémoire, la seule qui était éclairée depuis l’extérieur.

         – Ric le Grec ? Avant que tu ne te mettes à défourailler dans tous les sens, j’aimerai qu’on parle.

         J’attends trente bonnes secondes, dans un silence pesant. Je pousse le battant de la porte.

         – Je vais rentrer.

         Et je vois le Grec, debout sur son bureau. Il me tourne le dos pour faire face à un écran géant,

    une guitare en plastique entre les mains, un casque sur les oreilles. Ses doigts s’agitent au rythme

    frénétique de signes multicolores qui défilent et explosent sur l’écran. Soudain le Grec se fige,

    cathartique, et se met à hurler :

         – Born to be wiiiiiiiiiiiiillld !

         Je pourrais régler ça maintenant, une balle dans le dos, et me tirer. Plus personne pour venir me

    chercher des poux dans la tête. Mais pour commencer, je ne suis pas un tueur. Et ensuite, le contact

    froid d’un gros calibre contre ma nuque calme sérieusement mes ardeurs.

         – Tu poserais pas ton feu ?

         Je laisse pendre le flingue de blondin au bout de mon index, il m’en reste un dans chaque poche,

    et le tend à la jeune femme qui se tient dans la pénombre, sous le signe de Cybèle qui orne une

    bibliothèque surchargée. La Bétonneuse. J’aurai dû y penser. Si son surnom ne rend pas honneur à

    sa beauté, il en dit long sur ce qu’il advient à ceux qui ont la folle audace de se mettre en travers de

    son chemin. Toujours fourrée avec le Grec. Lui, c’est la vitrine, mais la boutique, il la font tourner

    tous les deux. Et moi, je me retrouve fait comme un faisan de trois jours. Sans qu’on me le

    demande, je vais m’asseoir à côté du bureau, pas trop loin d’une fenêtre, en gratifiant la bétonneuse

    d’un clin d’œil admiratif.

         – Chapeau. Ça m’étonnait aussi qu’il n’y ait que ces trois là. C’est qui ?

         – En bas ? Siciliti, Tagoret, et Branquignole. La crème des loubards.

         Je savais comment ils recrutaient, tous les deux. Ils organisaient régulièrement un genre de

    trophée pour mauvais garçons, un concours de coups tordus et de malversations. Ceux qui

    s’illustraient particulièrement rejoignaient les rangs, et vogue la galère.

         Ric le Grec prend enfin conscience de ma présence. Il enlève son casque, roule un peu des

    épaules et se vautre dans un énorme fauteuil en cuir. Puis il s’adresse à la bétonneuse comme si je

    n’existait pas.

         – C’est qui, lui ? Qu’est-ce qu’il fout là ?

         – Desmund Sasse. Le mec qui a voulu nous doubler.

         – Ah, les aigles t’ont mis la main dessus finalement.

         Je m’éclaircis la voix.

         – Les trois guignols de la cuisine, c’est eux que t’appelles les aigles ? Endormis. Écoutez, je sais

    à quoi ça ressemble, mais à aucun moment j’ai voulu marcher sur vos plates-bandes.

         – C’est pourtant ce que t’as fait, et bien en plus.

         Je lui explique tout. Mon pote, ma dette, Sourisse.

         – Et je ne savais bien sûr pas que cet abruti de Didier bossait pour toi. Sinon, tu penses bien que

    je serai allé taper quelqu’un d’autre. Le reste, je le devine.

         – Ah ouais ?

         – L’emplumé t’a pas rendu le pognon. Il m’a cafté pour Sourisse, histoire d’effacer son ardoise.

    Du coup, ton problème, c’est moi, et plus lui.

         – On est raccord. J’ai bien envie de te croire, mais pour le coup, j’ai encore plus de blé dehors

    depuis que tu as foutu ton nez dans mes affaires.

         – On devrait pouvoir trouver un moyen de s’arranger. Je sais que t’es pas le mauvais mec. Je te

    propose un truc, je retrouve l’autre emplumé. Je te le ramène par la peau du cul avec ton fric. Et

    bien sûr, je te rends la came.

         – Elle est où, ma came ?

         – En lieu sûr. Son emplacement, c’est un peu mon assurance vie.

         – Pas con. Je te l’ai dit, machin, j’ai bien envie de te croire. C’est juste que, tu vois, dans mon

    business, on laisse pas un mec vous plumer. Question de streetcred.

         – Il doit bien y avoir une solution. Qui d’autre est au courant ?

         – Au commencement, toi. Ton pote, ensuite. Les buses, en bas. Et nous deux. Ça commence à

    faire beaucoup de monde pour un secret.

         – Mmmmmh…

         Ce que je m’apprête à dire ne me fait pas plaisir, mais je suis un peu au pied du mur.

         – Et si je rejoins ton équipe ? Je bosse pour vous le temps de remettre le compteur à zéro.

         Ils se regardent, et le Grec a un méchant sourire.

         – C’est vrai que t’as de la ressource. Ce qui est moche, c’est que t’as pas le pot. Le dépôt des

    candidatures est terminé.

         – hein ?

         – Regarde un peu.

         Du menton, il désigne la fenêtre. Dehors, j’entends les pneus de plusieurs voitures crisser sur les

    gravillons. Si c’est une descente de flic, j’aurai vraiment gagné ma soirée. Va expliquer aux bourres

    ce que tu fous à pas d’heures chez un caïd de la pègre, avec deux armes à feu dans les poches. Je

    jette un œil. Il y a bien une douzaine de bagnoles. Des portières claquent pour les vider de leurs

    occupants. Ils se mettent tous bien en ligne devant la baraque. Bon, au moins, je sais que c’est pas le

    bleu. Je me tourne vers le Grec et la Bétonneuse.

         – Et c’est qui eux ?

         – La relève.

         – Ah. Les nouveaux… J’imagine que ça signifie que je ne suis pas embauché.

         – T’es plutôt futé.

         – Bon… Du coup on fait quoi ?

         – Ben j’ai bien envie de te laisser te démerder avec eux.

     

         Mon regard passe du Grec à la Bétonneuse puis à nouveau à la fenêtre. Dehors, je les vois. Des

    hommes, des femmes, certaines têtes me sont familières, d’autres sont de parfaits inconnus, demain

    peut-être un anonyme à la une. Tous sont des tueurs. La nouvelle fournée, prête à répandre sang et

    tripes, à mettre le feu à la ville s’il le faut, n’importe quoi pourvu que ça soit inoubliable. Si je

    compte bien, ils sont vingt-sept.

     

         Je pousse un long, long soupir. Je vais avoir besoin d’un verre. D’un sacré paquet de verres,

    même.

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